"Magies d'ailleurs"

Monaco / Musée d'Anthropologie préhistorique

Du lundi 15 décembre 2025 au mardi 15 décembre 2026


Genre : Expo
Salle : 56 bis Bd du Jardin Exotique, 98000 Monaco
Prix : 2.50€ > 10.00€

Le Musée d'Anthropologie préhistorique de Monaco, fondé par le prince Albert 1er, présente pendant un an à partir du 15 décembre 2025 sa nouvelle exposition temporaire "Magies d'ailleurs", tous les jours de 9h à 18h.

Cette exposition est le fruit d'une collaboration avec le Laboratoire Anthropologie, Archéologie, Biologie (LAAB).

Tarifs
Prix : 5 € l’entrée
2.5 € pour les étudiants
Gratuit pour les moins de 10 ans,
Sur présentation de la carte d’identité monégasque, AMP, SPELEOCLUB, ICOM, handicap, guide-conférencier et presse internationale.

Tarifs visites guidées
sur réservation uniquement : mediationMAP@gouv.mc
10€ par personne au delà de 10 ans
5€ par personne entre 5 et 10 ans
gratuité pour les moins de 5 ans

Informations :
Tel : (00 377) 98 98 80 06

Plus d’infos : https://map.gouv.mc/nos-expositions/expositions-du-moment/exposition-magies-d-ailleurs-a-partir-du-15-decembre-2025

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Face à l’inconnu (maladie, mort, lendemain), les rituels sont une façon d’organiser le chaos, de « savoir quoi faire », d’éloigner la peur et d’affronter les épreuves.

Comment passe-t-on du profane au sacré ?
Quel sens donnent les sociétés aux gestes du quotidien ?
Quel rôle jouent chamans, guérisseurs, prêtresses ?
Quels objets servent de médiateurs entre les humains et les dieux : fétiches, masques, statues de culte ?

Quelle est la diversité de ces pratiques, mais aussi quels en sont les points communs ? Quelle est l’histoire des rituels magiques, leur ancrage, leur raison d’être ? Comment comprendre la signification précise des gestes qui se répètent et se transmettent de génération en génération, de maître en initié, de père en fils.

Les masques : une porte vers l’invisible

« Je est un autre » : le masque est là pour se perdre soi-même, pour s’oublier et se laisser envahir par un autre (une entité surnaturelle, surhumaine : un esprit, un ancêtre ou un dieu). Le masque est un moyen, un véhicule, un objet. Sans lui, pas de passage d’un état à un autre, pas de modification, pas de chevauchement par celui qui veut se montrer au grand jour. Objet usuel, le masque peut aussi être objet sacré, c’est-à-dire incarnation même de l’entité surnaturelle : il passe de l’inertie à la vie sitôt que les couches de matières sacrificielles (boue, sang coagulé, huile de palme, indigo, ocre, farine, etc.) s’accumulent, pouvant même finir par en dissimuler les traits précis ; autant de nourriture destinée à alimenter l’être spirituel qui habite le masque (ou le fréquente). Cette énergie est nécessaire pour assurer l’efficacité de la mascarade, pour nourrir l’esprit du masque. Pour l’animer, au sens de l’âme et du mouvement.
Tout masque n’est pas bon à voir. Certains sont inaccessibles aux femmes, aux enfants ou aux non-initiés, qui doivent se contenter d’entendre, au lointain, les cris du porteur de masque. Charge à l’initié, donc, au chaman, de le porter et de changer d’état.
Certains masques figurent les capacités démultipliées des forces surnaturelles : trois paires d’yeux, pour une perception infiniment plus grande que le regard humain ; cornes rappelant la force et l’animalité de la brousse, la dangerosité du monde animal, le pouvoir de destruction du nyama, la force vitale , ect. D’autres masques ne sont même plus figuratifs, on peine à y retrouver nez, bouche, oreille, ni quoi que ce soit d’autre d’humain ou même d’animal ; le visage a fait place à une énergie brute inspirant l’effroi ou la mort.
Les masques sont en effet là pour rendre visible l’invisible. Pour révéler la nature, la forme, l’aspect d’un esprit, d’une entité, d’un être qui n’a rien d’humain ou d’un ancêtre disparu dont survit quelque chose de plus que le simple souvenir. Ils sont là pour raconter une histoire, un vécu propre à un seul individu : l’initié.
Le masque est spectacle, spectaculaire. Il concentre sur lui les regards, l’attention, l’énergie. Parfois surélevé sur des échasses ou sautant haut dans l’air avec des bâtons, parfois haut de plusieurs mètres, le masque se montre à voir de loin. Il doit impressionner plus que ceux à sa portée directe. Il doit agir, pas de place pour la passivité, pour l’inaction, pour l’ennui.

L’âme des religions sub-sahariennes

Longtemps, les Européens n’ont rien compris aux religions traditionnelles de l’Afrique sub-saharienne.
Si l’on s’intéresse aux religions du Bénin, par exemple, il ne s’agit pas d’une religion unique mais d’un amalgame de nombreuses croyances : le vaudou, premièrement, cette religion mise en place au cœur du Nigeria à peu près au moment de la Renaissance européenne, puis qui a migré au Togo actuel puis au Bénin, incorporant sur la route de nombreuses divinités et figures mythiques. À cela s’ajoute le Fa, la « Loi divinatoire » ou géomancie, dont l’origine semble beaucoup plus ancienne et plus lointaine (peut-être la Mésopotamie ?), en tous cas au-delà du Sahara. Un autre système est celui du culte des ancêtres, une métaphysique partagée avec de nombreuses autres cultures, que l’on trouve en Sibérie, en Asie du Sud-Est, en Europe, au Proche-Orient, dans les mondes aborigène, polynésien et mélanésien. Il existe enfin un dernier système qui est celui de la sorcellerie « pure et dure », le bo.
Pour ceux qui voudraient comprendre le vaudou, il faut d’abord expliquer que le vaudou ne cherche pas à expliquer la création du monde, mais plutôt à expliquer comment fonctionne le monde actuel, avec des lignes d’énergie, des relations de pouvoir, de tension extérieure, qui trouve sa démonstration sous la forme de nombreuses divinités. Beaucoup ?
Pas beaucoup, en fait. À l’origine, il y a un couple présent dans un monde indescriptible, dans un lieu inconnu mais inévitablement très éloigné et inaccessible non seulement à l’esprit humain, mais également à ses sensations. Ce couple s’appelle Mawu et Lisa.
Mawu est une femme, procréatrice, celle qui est à l’origine du monde, et son mari est Lisa. D’eux, nous ne savons pas grand-chose ; mais ils sont à l’origine du premier vodoun, c’est-à-dire des premières divinités qui président aux éléments et au fonctionnement de l’esprit. À côté de Lisa et Mawu, il y a le Fa. Le Fa, c’est le sens et le mot, c’est l’écriture, c’est le Verbe, la connaissance, la gnose, le savoir. Il y a aussi Gbadu, la connaissance absolue, comme si le Fa était un livre et que Gbadu en était la bibliothèque.
Dans ces différents mondes, qu’il s’agisse du vaudou, du monde des ancêtres, du Fa, il n’y a pas de monde terrestre et d’au-delà, ni enfer, ni paradis. Il y a simplement un monde visible et un monde invisible, les deux sont exactement au même endroit. Il suffit de subir une initiation, d’être touché par un sort, de posséder une connaissance qui permette d’ouvrir les yeux, d’apercevoir discrètement ou d’ouvrir largement la porte de ce monde à peine perceptible pour les profanes. Le seul voyage possible est un voyage intérieur ou un voyage autour de nous.

Le sang : nourriture des dieux

Pas de fétiche, d’objet religieux et même d’instrument ritualisé qui n’ait été aspergé de sang, qu’il soit animal ou humain. Et comme le sang roussi, puis s’assombrit vers la couleur marron, on laisse la trace de son « passage » de son « infiltration » jusque dans la matrice de l’objet en arrachant quelques plumes du coq ou du poulet, par exemple, et en les collant dans la viscosité du liquide en surface de l’objet. Ainsi, chacun voit, sait et comprend que, par ce sang répandu, l’objet est passé du statut d’inerte à animé.
Le sang, vecteur de vie, vient littéralement animer le fétiche. C’est-à-dire lui apporter cette vitalité qui le fait passer du statut d’objet inerte (morceau de bois sculpté, monticule de terre) à celui d’être vivant à part entière, porteur d’une énergie propre à protéger la communauté des vivants ou à lutter contre les forces du mal. Une charge magique, éventuellement cachée au cœur-même de l’objet, peut augmenter le pouvoir et la puissance de cet objet devenu vivant : sang, cheveux, dents, ossements, vêtements provenant d’un mort ou d’un défunt, ou encore terre provenant du tombeau d’un mort aux capacités magiques reconnues de son vivant (et continuant à être investi des mêmes pouvoirs après son décès... ce décès n’étant qu’un passage d’un état à un autre, une redistribution des forces et courants d’énergie).
Le sang est une partie de l’énergie circulante, propre aux humains et aux animaux, une partie de l’individu qui voyage, qui se fragmente, se répand, se déplace, et qui comporte des propriétés thérapeutiques et protectrices. Pas de vie sans sang, pas d’objet magique sans ablution sanglante : ce liquide est obligatoire non seulement à la consécration de l’objet magique, mais aussi à sa survie. C’est-à-dire à la continuité de son efficience, comme une sorte de transfusion pour entretenir sa vitalité. Sans offrande, les dieux grecs s’amoindrissaient (et c’est en cela qu’ils étaient obligés d’entretenir un rapport avec les humains, et de les pousser à des offrandes... Même s’ils ne se nourrissaient que des odeurs de celles-ci) : jusqu’à ce qu’ils finissent par mourir faute de sacrifice à la montée du christianisme.
Les fétiches et autres objets magiques d’Afrique sub-saharienne ne sont pas différents, à ce détail près que les dieux (ou leur portion terrestre, effective, quotidienne) sont visibles, palpables, accessibles.

L’essence des sociétés secrètes

Qu’entend-on par « société secrète » ? S’agit-il simplement d’une association secrète, c’est-à-dire d’un groupe social dissimulant son existence, ses lieux de réunion et/ou le nom de ses membres ? C’est en fait bien plus que cette définition simpliste : la clandestinité - au sens anthropologique - absolue ou relative, ne suffit pas à définir une société secrète, car ce caractère caché et isolé, en dehors du monde profane, est généralement forcé en raison d’opposition des autorités en place. Alors, quel est le lien entre les Carbonari d’Italie (19ème siècle), le Bizango du vaudou haïtien, les francs-maçons européens, la mafia de Cosa Nostra, les Hells Angels ou le MS-13 des États-Unis et les gardiens du Boli des Bambara du Mali ?
Ce qui rend la société secrète, c’est d’abord et avant tout le partage de secrets spécifiques réservés en principe à ses seuls membres, mais aussi le partage de rites spéciaux qui regroupent les adeptes. Ils ont donc des secrets et des rites en commun.
Mais ces secrets ne sont pas faciles à révéler, l’impétrant doit d’abord subir des épreuves (parfois véritablement physiques, parfois symboliques, souvent mixtes). Ces épreuves constituent des rituels initiatiques, une nouvelle entité partagée par les affiliés : ainsi les francs-maçons ont-ils tous « vu la lumière », ainsi les adeptes du vaudou sont tous « morts de leur vie antérieure », ainsi les MS-13 ont été battus pendant treize secondes (ou subi un viol collectif pendant une minute, pour les filles), etc. Cette expérience unificatrice qui fait de ces membres de vrais frères et sœurs est parfois purement initiatique (au centre de laquelle se trouve un ésotérisme religieux, magique ou métaphysique) ou parfois laïc (politique, sociale, criminelle).
D’autres pratiques plus secrètes constituent des moyens de reconnaissance entre initiés, ou encore des traditions orales ou écrites (concernant les buts et l’origine du groupe).
Chaque société secrète a ses symboles, ses rites magiques, ses signes de reconnaissance, à commencer par ses costumes : fréquemment en textile (parfois en matières végétales : feuilles, raphia), de formes et de tailles diverses, elles indiquent aux yeux extérieurs le haut degré d’initiation de ceux qui les portent. C’est une marque de prestige autant qu’un avertissement. L’analogie avec la force d’animaux redoutables peut s’y exprimer : caractère sauvage et irascible de la panthère ou du lion, sagesse et force de l’éléphant, malice et ingéniosité du singe, etc. Même la personne royale, dépositaire du pouvoir temporel, n’y échappe pas, qui doit cumuler les initiations à l’ensemble des sociétés secrètes de son propre territoire, dont elle représente l’élément le plus élevé, le plus respecté, et le plus craint. A nouveau, des costumes spécifiques existent pour chaque étape de ce long processus où la magie prévaut.
Contrairement à l’Occident où les sociétés secrètes servent avant tout des intérêts individuels, celles des mondes afro-caribéens ou de l’Afrique sub-saharienne sont un pivot et un fondement de la communauté : sans elles, pas de rite de passage, pas de justice, pas de contre-pouvoir. Les sociétés secrètes participent de cette organisation du chaos, comme de l’organisation propre à chaque homme ou femme, lui assurant sa place juste et parfaite sur l’échiquier de la communauté.