Le cinéma semblait frileux à l’idée de traiter le sujet, alors la réalisatrice Jeanne Herry a décidé de s’y attaquer. En 2018 sortait Pupille , superbe drame prenant la forme d’un récit choral sur le parcours d’une adoption en France. À travers quatre points de vue – de la mère biologique en détresse à la future mère adoptive, en passant par les travailleurs sociaux et les familles d’accueil –, le film met en lumière, avec sobriété et humanité, les différentes étapes qui entourent l’abandon et l’accueil d’un nouveau-né. « Les films évoquent souvent la recherche des origines, la quête de l’enfant et, parfois aussi, celle de l’adopté pour retrouver ses parents plus tard, mais assez peu le moment où le bébé est remis à l’adoption, résume la réalisatrice, qui a eu l’idée du scénario lorsque l’une de ses amies a appris qu’elle allait adopter. J’étais allumée de l’intérieur par sa façon de vivre l’événement. Je lui ai demandé la permission d’aller plus loin, de rencontrer les intervenants sociaux, étant entendu que je ne raconterais pas son histoire […]. J’ai compris que la tâche de ces travailleurs sociaux était de trouver des parents pour un bébé, pas de trouver un enfant pour des parents en manque. Ce fut une révélation. » À la fois sensible et intense, le tour de force qu’est Pupille doit beaucoup à l’interprétation d’Élodie Bouchez dans la peau d’Alice : une femme qui se bat depuis dix ans pour avoir un enfant et qui pourrait accueillir Théo, trois mois.
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" J'ai craqué "
Leur rencontre donne lieu à une scène d’une grande puissance lacrymale. Si le bébé face à elle était factice lors du tournage, l’actrice s’est abandonnée à l’instant : « J’étais tellement concentrée que j’ai fait ce que je devais faire, sans me poser de question. C’était un bébé pour moi, mon bébé. J’ai perdu ma voix, j’ai craqué, tout le travail souterrain, inconscient avait été fait à mon insu. Ça avait infusé », se souvient-elle. Une performance si puissante que même Sandrine Kiberlain n’en revenait pas : « Élodie a fait deux prises, et c’était terrassant d’émotion et de justesse. » Gilles Lellouche, qui incarne un assistant familial, ajoute : « À ce moment-là, elle est dans un état de vibration incroyable. Il y a quelque chose d’exceptionnel dans son interprétation. » Cette expérience lui est certainement restée en tête quand, des années plus tard, il a demandé à Élodie Bouchez de jouer un petit rôle dans L’Amour ouf (2024). L’actrice n’y a que quelques scènes, dont une absolument sublime et émouvante, où elle rencontre pour la première fois sa belle-fille, campée par Adèle Exarchopoulos. Une unique prise aura suffi : « J’ai fait confiance à Gilles. Il m’a dit : “On l’a.” Je lui ai répondu : “T’es sûr ?” Il m’a dit :“Oui.” Eh voilà ! Cette scène, je l’avais rêvée comme ça. » La magie du cinéma opère parfois de façon mystérieuse. Mais avouons qu’une actrice du calibre d’Élodie Bouchez fait sensiblement augmenter la probabilité d’un miracle.

