La magie des marginaux : Tim Burton et ses monstres

Rédigé le 06/01/2026
Malo Morcel

Tim Burton transforme le bizarre en beau, et le monstrueux en profondément humain. 

Une enfance marginale en banlieue 

Le cinéaste ayant grandi dans la banlieue de Burbank, près de Los Angeles dans les années 1960, se décrit très rapidement comme un enfant ayant été isolé dans sa banlieue américaine. Pour échapper à cette solitude, il trouve vite refuge dans les salles obscures, où les films de monstres tels que Frankenstein ou Godzilla nourrissent sa vision artistique. Très tôt repéré par les studios Disney, il est engagé pour travailler sur Taram et le Chaudron magique ainsi que sur Rox et Rouky . Une expérience qu’il qualifie lui-même de peu enthousiasmante : " Ce n'est pas un très bon souvenir. Leur vision du dessin n'était pas la mienne. Je me sentais enfermé dans un schéma qui ne cadrait pas avec ce que j'étais. Mais (…) grâce à eux j'ai pu travailler en parallèle sur mes premiers courts-métrages " a-t-il confié. En 1982, Burton réalise son premier court-métrage Vincent  : un jeune garçon, inspiré par Edgar Allan Poe, rêve de transformer son chien en zombie et sa tante en poupée de cire. C’est le début d’un univers où corps, rêves et êtres deviennent marginaux. Il poursuit avec Frankenweenie , un hommage à Frankenstein raconté à travers un jeune garçon tentant de ressusciter son chien. Son goût pour le freak-show et les figures décalées se retrouve également dans ses recueils de poèmes, comme La Triste Fin du petit enfant huître et autres histoires , sorti en 1997, où La Fille Vaudou, Ludovic, L’Enfant Toxique ou L’Enfant Momie témoignent de son intérêt pour le marginal et le laissé-pour-compte.

Les montres "positifs"

Chez Burton, les monstres remplissent des fonctions variées. Certains sont comiques, comme Beetlejuice, tandis que d’autres reflètent le réalisateur lui-même, comme Edward dans Edward aux mains d’argent , débarquant dans une banlieue colorée et tentant de se faire accepter malgré sa différence. Le personnage de Dumbo, éléphant marginal doté du pouvoir de voler, symbolise la position de Burton chez Disney, contraint par un studio qui veut l’enfermer dans un univers imposé. D’autres monstres incarnent la folie ou la démesure : la Reine de Cœur dans Alice au pays des merveilles , le loup-garou et les vampires de Dark Shadows , le personnage du pingouin, incarné par Danny De Vito dans Batman : Le Défi , ou Delores, ex-épouse de Beetlejuice, qui recoud les parties de son corps grâce à une machine à épingles. 

Dans Miss Peregrine et les enfants particuliers , des enfants ostracisés par le monde extérieur apprennent à maîtriser leurs particularités. Emma Bloom peut voler, Millard devient invisible, Fiona contrôle le feu, et Bronwyn possède une force colossale. Chaque particularité est liée à sa différence ou son traumatisme. Par exemple, Millard, l’enfant invisible, ressent la solitude de ne pas être vu, c’est une métaphore psychologique. Les monstres deviennent ainsi des miroirs psychologiques : leurs pouvoirs ou apparences représentent des émotions humaines, comme la peur, la douleur, l’envie d’être accepté, ou la résilience après un traumatisme.

Ces enfants sont cependant des "monstres" positifs : ce qui pourrait effrayer les autres devient leur force. Burton s'attaque ainsi au stéréotype classique : être monstrueux n’est pas dangereux, c’est une manière d’être unique et héroïque. Cette même logique se retrouve dans sa série Netflix Mercredi , où l’héroïne excentrique et très macabre navigue dans un monde qui tente de la normaliser, mais où sa différence devient un énorme atout. 

Le bizarre comme beauté 

Dans l’univers de Burton, les monstres ne font rarement peur par pur horreur : ils symbolisent la différence, la solitude, la sensibilité, et stimulent l’imagination enfantine. Ils représentent ce que la société rejette mais que certains admirent ou trouve fascinant. Être "monstrueux" dans le cinéma de Burton, c’est souvent être plus authentique que les soi-disant "normaux". Le cinéaste s’inspire de courants artistiques variés, tels que l’expressionnisme allemand, l’art gothique et le surréalisme. Ses personnages, souvent longilignes et exagérés, possèdent des formes qui reflètent ces influences, et qui s’inspirent profondément de ces traditions artistiques.

Même lorsque certaines créatures burtoniennes sont véritablement effrayantes, comme les vampires de Dark Shadows ou la Reine de Cœur dans Alice au pays des merveilles , l’horreur n’est pas là pour rien : elle sert à révéler des émotions ou à critiquer l’intolérance de la société. Le monstre burtonien est à la fois différent, sensible, mais essentiel à l’histoire. Burton va au delà de l’horreur et de l’excentricité pour créer des miroirs psychologiques, des critiques sociales et des moteurs narratifs, qui ont pour vocation de redéfinir le véritable "monstrueux" : ce n’est pas celui qui est étrange, mais celui qui refuse l’autre.