Prenez-vous comme un défi d’interpréter, sur scène, le professeur Keating, personnage culte du Cercle des poètes disparus ?
Philippe Torreton : Non… C’est joyeux de faire la troisième saison, après Stéphane Freiss et Xavier Gallais. Je ne vois pas ça sous un angle de challenge ou de compétition. L’histoire m’a tellement ému quand j’ai vu le film, dans les années 80. J’ai tellement aimé ça, comme j’aime toujours le message de cette pièce. Je suis obsédé par l’accès à la culture, l’indépendance d’esprit, penser par soi-même, la poésie comme une quête de soi. Voir, des années après le film, le théâtre rempli de gens qui ont envie d’entendre ça, c’est très émouvant. Et rassurant.
A propos du film, porté par Robin Williams, n’a-t-il pas été difficile, pour vous, d’en faire abstraction ?
Je suis arrivé à un certain âge (60 ans, ndlr), et j’ai fait quand même fait dix ans de Comédie-Française. Jouer Scapin, Tartuffe, Dom Juan…, rôles qui ont marqué l’histoire dramaturgique française, eux-mêmes marqués par les interprétations de comédiens fabuleux, ne me paralyse pas. Au contraire, ça me galvanise. Mais au niveau de la joie, pas d’un point de vue, " alors comment je vais faire pour imposer ma marque ? ". De toute façon, le simple fait que vous jouiez tel rôle, c’est intrinsèquement nouveau. Il n’y a pas eu d’autre "vous", avant.
Sur scène, on sent une véritable osmose entre vous et la troupe de jeunes comédiens qui vous entoure, à l’image de Keating et de ses élèves…
Il y a quelque chose de cet ordre, sans être leur prof. On partage la même joie… J’ai envie de dire la même joie sérieuse à faire ça. Ils sont extrêmement motivés, extrêmement doués, heureux de faire ça. Et ils sont sérieux. Soir après soir, on se regarde, on s’écoute, on se débriefe, on se dit des trucs. Et tout ça se fait naturellement. Ce n’est pas si fréquent, que ce soit à, ce point, réparti chez tout le monde. Franchement, de ce point de vue-là, cette osmose est une expérience unique dans ma vie. J’ai eu la chance d’être dans des projets super, avec des équipes et des rencontres d’acteurs et d’actrices formidables. Mais cette homogénéité-là, de joie, de sérieux et d’envie, ce n’est pas si fréquent.
Philippe Torreton rend hommage à un ancien professeur
Vous avez révélé avoir connu un professeur Keating, au collège…
Oui, Monsieur Désir, par le fait qu’il m’ait permis de découvrir le théâtre. Il avait aussi un appétit de la poésie. Si j’aime la poésie, aujourd’hui - j’ai d’ailleurs fait une Anthologie de la poésie française , chez Calmann-Lévy, il y a deux ans et demi - et que Keating me parle autant, je pense que je lui dois beaucoup. Forcément, il est en moi, et résonne dans le professeur que j’incarne chaque soir.
Il y a d’ailleurs beaucoup de poésie, dans votre livre, qui décrit la misère humaine de tous ces exclus vivant dans la rue…
Je l’ai écrit comme un long slam. Avec l’idée que la poésie n’est pas faite pour se distraire, ce n’est pas la quête du joli. La sonorité, l’harmonie, le beau, ne sont pas une fin en soi, mais un outil de connaissance de l’humanité. C’est une huile essentielle de vérité.
Qu’est-ce qui a suscité votre désir d’écrire cet ouvrage ?
C'est d'abord une nouvelle collection, toujours chez Calmann-Lévy, dirigée par Isabelle Giordano, qui s'appelle L’Engagée . L’idée étant de plonger un auteur ou une autrice dans une réalité sociale du pays. A charge pour lui ou elle, d’en rendre un livre, en retour d’expérience. Il y avait cette opportunité avec le Samu social, que j’ai saisie au bond, parce que l’exclusion me préoccupe depuis longtemps. Je suis d’ailleurs parrain de la Fondation pour le logement. Ce livre me permettait d'avoir une expérience personnelle parce que, comme je le dis souvent, une chose est de donner une pièce à quelqu'un, là, sur le trottoir. C'est bien de faire ça. Mais une autre chose est de passer des nuits avec le Samu social, de travailler avec eux. Là, je n'étais pas seulement observateur, j'essayais de faire partie de l'équipe. Donc j'aidais, je faisais ce que je pouvais. Et une autre chose encore, est de parler, de rester 20 minutes, une demi-heure avec quelqu'un, de l'écouter, d'essayer de trouver une solution, etc. D'un point de vue personnel, je suis très content d'avoir vécu ça.
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Quelle leçon avez-vous tirée de cette expérience ?
Ça a changé vraiment beaucoup de choses en moi. Pardon de relier ça à mon métier, mais nous, les comédiens, on passe notre vie à nous mettre à la place de quelqu'un, d'un autre raisonnement, d'une autre logique, d'une autre façon de voir la vie. Et je trouve qu'un des drames de notre époque - mais c'était peut-être pareil à d’autres époques - c'est qu'on ne se met pas assez à la place des autres. On est dans un monde un peu clivant, clivé. On est pour ou on est contre. Si seulement on pouvait juste lever la tête, regarder l’autre, se mettre à sa place, être dans l'empathie. Je trouve que c'est ça, le combat des années à venir, pour nous tous. Indépendamment de solutions politiques, techniques et autres, on oublie trop souvent cette solution humaine. Les hommes politiques n'en parlent jamais. On parle de liberté, " mes libertés ", nos "libertés" , d’égalité devant la justice, d’égalité des droits. Jamais on ne parle de fraternité. C'est quand même préoccupant. Si, en plus de ces choses épouvantables, de destruction de la planète, de dérèglement climatique, de pénuries, vient s'ajouter un manque total d'empathie, un égoïsme forcené, alors, oui, l’humanité sera vraiment foutue.
D’humanité, il est en tout cas question dans un projet qui vous tient à cœur, l’adaptation d’un de vos ouvrages précédents, Mémé (éd. L’Iconoclaste), où vous rendiez hommage à votre grand-mère…
Léna Bréban, qui avait mis en scène Figaro - qu’on reprend l’année prochaine en tournée - m’en a soufflé l’idée, après l’avoir lu. Elle m’a d’ailleurs avoué avoir beaucoup pleuré. Notre but, c’est vraiment de faire un spectacle poétique, émouvant et populaire, célébrant tous ces gens qui n’ont pas l’habitude d’être mis en lumière, sur scène. On parle souvent des milieux populaires, sous l'angle du fait divers, du drame social, rarement sous celui de l’amour, du lien familial. On va essayer d’y remédier. Ce sera pour la rentrée 2027.
La boucle sera alors bouclée, en quelque sorte, car votre grand-mère a aussi contribué à vous faire aimer le théâtre…
Oui, même si elle n’y avait jamais mis les pieds. J’avais 12-13 ans, on se mettait tous les deux devant la télé, pour regarder Au théâtre ce soir. Voir l’arrivée des spectateurs, les ouvreuses proposer le programme, entendre les sonneries annonçant le commencement du spectacle, puis les trois coups… J’étais au théâtre, la télévision m’emmenait au théâtre. On devrait continuer à le filmer de cette façon, avec tout son cérémonial, car on sait bien qu’il y a des gens pour qui cela reste inaccessible. La télé peut permettre de vivre cette communion. Réellement.

